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vendredi 24 mai 2013

Demain j'arrête ! - Gilles Legardinier

(Fleuve Noir, Novembre 2011, 350 p. et Pocket, Avril 2013, 404 p.)

Envie de ... résumer :

Au début, c'est à cause de son nom rigolo que Julie s'est intéressée à son nouveau voisin. Mais très vite, il y a eu tout le reste : son charme, son regard, et tout ce qu'il semble cacher...
Parce qu'elle veut tout savoir de Ric, Julie va prendre des risques de plus en plus délirants ...

Envie de ... donner mon avis : 

Un roman au top des meilleures ventes en librairies, une couverture et un titre pour le moins énigmatiques... De quoi attiser ma curiosité ! Le moins que l'on puisse dire, c'est que ma curiosité est carrément satisfaite. Cette comédie est un vrai bonheur. Ce livre fait partie des plus drôles que j'ai lu ces dernières années, aux côtés des romans d'Agnès Abécassis bien sûr (toujours au top !), qui font d'ailleurs l'objet de deux chroniques sur mon blog : 
Le Théorème de Cupidon (article pêle-mêle) et Soirée Sushi (oui oui je fais ma propre promo ! Mais l'essentiel c'est de l'assumer, non ?!).

A la base de ce roman à l'humour désopilant, je vous présente Julie. Julie Tournelle, vingt-huit ans, travaille dans la banque (et déteste ça) et vient de se faire plaquer par Didier. Autant dire qu'elle se cherche, tant sur le plan professionnel qu'affectif. Elle se cherche, et elle s'ennuie aussi, peut-être un peu... C'est en partie ce qui explique ce besoin irrépressible d'épier son mystérieux nouveau voisin dont le seul nom "enflamme votre imagination" ! Qui est donc Ricardo Patatras ? Que cache-t-il ? A la fois charmée et intriguée par Ric, Julie va chambouler son quotidien et prendre les risques les plus fous pour tenter de percer le mystère qu'il recèle (si tant est qu'il y ait quelque chose à percer... mais je n'en dirai pas plus).

L'origine du récit de Julie, c'est cette question posée par un inconnu au détour d'une soirée : "Dis moi, Julie, c'est quoi le truc le plus idiot que tu aies fait dans ta vie ?" C'est pour tenter d'y répondre avec un maximum d'honnêteté que Julie décide de nous raconter cette histoire tour à tour drôle et émouvante, où les passages comiques succèdent aux moments plus "profonds". C'est d'ailleurs un aspect qui m'a tout particulièrement plu dans ce roman : au-delà des sourires, parfois même des rires, qu'il suscite, il n'est cependant pas dénué d'un vrai "fond". L'écriture est accessible, sans prétention, et extrêmement vivante. Tout le mérite de l'auteur, c'est de nous faire tour à tour sourire, s'émouvoir et réfléchir. Le choix des mots se distingue par sa simplicité et son authenticité. Ils n'en sont que plus "vrais" et touchants : 


"Je ne sais pas grand-chose mais j'ai au moins compris un truc sur cette terre. Le vrai miracle, ce n'est pas la vie. Elle est partout, grouillante. Le vrai miracle, Julie, c'est l'amour".
(de Sophie à Julie, une citation qui me plaît tout particulièrement)

Habituée aux romans "féminins" dans lesquelles le portrait et les tribulations de l'héroïne, souvent narratrice, sont brossés par des romancières, ce qui m'a vraiment surpris pendant que je lisais le roman, c'est qu'il ait été écrit par un homme (qui plus est par un homme qui s'était jusqu'ici illustré dans le registre du thriller) ! En voilà un pari osé ! Mais le résultat est excellent. L'auteur sonde et manie si bien les rouages de la psychologie féminine, sans tomber dans la caricature (allez, faut bien le reconnaître), que l'on en viendrait presque à oublier que c'est un homme, un vrai, qui se cache derrière la plume. 
Car il faut bien l'admettre, quelle femme n'a jamais élaboré de véritables plans d'action, aussi tordus ou extravagants soient-ils, pour tenter de séduire un homme, de l'approcher, de le connaître ? 
Quelle vraie nana digne de ce nom ne s'est jamais "fait de films" ou n'a jamais spéculé, sur la vie de ses voisins, collègues, parents, proches amis ? Pour ma part, j'avoue me reconnaître très largement dans cette jeune femme qui imagine facilement les scénarios les plus improbables pour expliquer les comportements, réactions, actes ou paroles des gens. Et c'est justement parce que cette propension à décoder, à analyser, nous est familière, qu'il est franchement drôle d'en devenir le spectateur, l'observateur extérieur, et d'en rire le temps d'un livre. Julie "psychote", et c'est ce qui la rend attachante. Son énergie, sa créativité, ses déboires (!), ses espoirs : autant d'éléments qui vous font penser "c'est un peu moi ça" ! Je me suis moi-même demandé quel était le truc le plus fou que j'avais fait dans ma vie (tout du moins jusqu'à aujourd'hui... !).
Je me dis souvent que personne ne peut affirmer avec certitude qu'il sait de quoi sera fait demain. Un élément qui nous semblait pourtant à première vue insignifiant, un mot, un choix, une direction, etc. peuvent tout changer : "On croit connaître son environnement, pourtant parfois il suffit qu'un détail change et vous ne vous doutez pas que c'est toute votre vie qui va y passer. Et ça, on ne le voit jamais venir". Julie semble d'accord avec moi ! :) 

Pour finir, quelques mots sur les chats, qui reviennent au fil du livre en leitmotiv... La comparaison entre l'approche amoureuse des félins et celle des humains est extrêmement amusante et bien trouvée. Si vous n'avez pas lu le roman, je viens de vous livrer un élément qui rend sa couverture un peu moins insolite. Je ne dirai donc rien au sujet du bonnet péruvien... Bonne lecture !

Envie ... d'un extrait :

"C'est la première fois que je rencontre ce garçon avec un nom rigolo, et je suis telle la souris coincée par la tapette. Maintenant, je comprends les rois, les chevaliers et les saintes qui, dans ce genre de situation, ont juré que s'ils s'en sortaient, ils feraient construire une basilique. Le problème, c'est qu'avec mon compte d'épargne, j'ai seulement les moyens de faire bâtir une niche ou un grand terrier. Mais je promets de le faire".

"Voici la preuve que dans cette vie tout est possible. Gardons-nous des jugements définitifs. Ne disons jamais "jamais". Aimons-nous les uns les autres, mais méfions-nous quand même des chats. Je vais moi aussi devenir un puits d'aphorismes à deux balles, c'est de tradition dans la famille".

mardi 20 mars 2012

Pêle-Mêle de mes dernières lectures

J'avoue avoir très peu alimenté le blog ces derniers mois. Pour autant, je n'ai pas interrompu mes lectures ! Et il y en a beaucoup que j'aurais aimé vous faire connaître et partager !

Alors je vous propose d'en évoquer quelques unes par le biais d'un article "pêle-mêle", au fil duquel j'aborderai quelques romans lus dernièrement. Je pourrai ainsi consacrer mes prochains articles à mes lectures récentes, tout en ayant quand même eu l'opportunité de vous parler de lectures plus anciennes (de quelques semaines seulement bien sûr...), qu'il me tenait tout de même à cœur de faire figurer dans ces pages.


La Vie d'une autre - Frédérique Deghelt (Actes Sud, 2007, 341 p. et Le Livre de Poche, 2010, 251 p.)

Je connaissais Frédérique Deghelt pour avoir lu "La Grand-mère de Jade", un moment de lecture très émouvant. C'est une version rééditée de "La Vie d'une autre", à l'occasion de son adaptation au cinéma avec Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz, que je me suis procuré en début d'année.
En une nuit, Marie, jeune femme indépendante de vingt-cinq ans, se retrouve douze ans plus tard, mariée, trois enfants, et plus aucun souvenir de ces années écoulées. Au contact de ses proches qui ne se doutent pas du mal inexpliqué qui est désormais le sien, en proie à cette vie qui lui échappe, Marie part en quête de réponses à ses questions, à la fois actrice de sa propre vie, et spectatrice de "la vie d'une autre"...


Mon avis ? Un très beau roman, prenant et bien écrit. Une histoire originale, construite autour de thèmes tels que la fuite du temps, les choix de la vie (les bons, les mauvais, ceux que l'on a fait, mais aussi - et surtout - ceux que l'on aurait dû faire...), la connaissance de soi, les souvenirs que l'on se construit (et ceux que l'on aimerait avoir déjà détruit...), l'amour (et le désamour), la passion, les idéaux, les doutes... Ce qui rend le roman captivant, c'est aussi son côté "enquête". De plus, l'héroïne est aussi la narratrice, ce qui permet au lecteur de réellement s'identifier à sa quête de compréhension et à son cheminement vers la sérénité. Pour ma part, je n'ai pas eu l'occasion de voir le film inspiré du livre. J'apprécie beaucoup Juliette Binoche, je prévois donc de le voir tôt ou tard. Mais si de votre côté vous l'avez déjà vu, faites moi part de vos impressions : fidèle au roman ? Dans la négative, bon film tout de même ? Affaire à suivre pour moi !

Le Théorème de Cupidon - Agnès Abécassis (Calmann-Lévy, 2011, 240 p. et Le Livre de Poche, 2012, 288 p.)

Il y avait déjà quelque temps que je projetais de lire le dernier roman d'Agnès Abécassis. J'attends toujours ses livres avec impatience et ils ne m'ont jamais déçue ! Cette fois encore, la griffe Abécassis a tenu ses promesses ! Surprise et humour sont au rendez-vous dans cette histoire qui est celle de deux vies parallèles : Adélaïde et Philéas travaillent tous les deux dans le cinéma mais ne se connaissent pas ("enfin, c'est ce qu'ils croient...", nous dit la quatrième de couverture). Pétulante jeune femme drôle, extravertie, et déçue par les relations amoureuses, Adélaïde n'a a priori rien à voir avec Stanislas, peu sûr de lui, gauche et toujours pressé de conclure. Qui plus est, "deux lignes parallèles ne se croisent jamais... Sauf si elles sont faites l'une pour l'autre", énonce le Théorème de Cupidon !

Alors, quand ? Comment ? Où ? Pourquoi ? C'est ce que ce roman amusant, captivant et follement divertissant vous propose de découvrir ! Et il vous avance de solides arguments : deux narrateurs (donc deux regards sur les événements), des situations insolites et surprenantes, des dialogues savoureux, un soupçon d'émotions et, comme toujours chez Agnès, des personnages vrais, "entiers", et donc immédiatement attachants. Je ne peux que profiter de l'occasion pour insister à nouveau auprès de vous, "vous" les filles évidemment (quoique...), sur la NÉCESSITÉ IMPÉRIEUSE ET ABSOLUE (sans exagération aucune) de lire Agnès Abécassis ! J'ai consacré l'année dernière une chronique à "Soirée Sushi", mais il ne s'agit là que d'une de ses perles de comédie ! "Toubib or not toubib", "Chouette, une ride !" (pour ne citer qu'eux) : le divertissement et l'évasion sont à coup sûr ga-ran-tis !


Piège Nuptial - Douglas Kennedy (Belfond, 2008 (réédition), 265 p. et Pocket, 2009, 250 p. - Titre original : The dead heart)


"Piège nuptial" est le premier roman de Douglas Kennedy publié pour la première fois en français en 1998 sous le titre "Cul-de-sac". J'avoue, je n'avais jamais lu Douglas Kennedy avant, même si suite à l'adaptation au cinéma de "L'Homme qui voulait vivre sa vie" avec Romain Duris en 2010, j'étais pourtant bien résolue à lire le livre (il n'est jamais trop tard).

Piège Nuptial, c'est l'histoire de Nick Hawthorne, modeste pigiste américain blasé par la vie qui, sur un coup de tête, fasciné par une carte routière de l'Australie découverte dans une bibliothèque de Boston, plaque tout du jour au lendemain et s'envole pour Darwin. Vite rebuté par cette ville, Nick ne tarde pas à s'aventurer sur la route du bush australien. Après avoir goûté, non sans mal, à la solitude des grands espaces et percuté un kangourou en pleine nuit, Nick poursuit sa route en compagnie d'Angie, une auto-stoppeuse directe, graveleuse et exubérante, avec laquelle il vit une brève histoire faite de débauche et d'excès en tous genres. Trois jours plus tard, il se réveille drogué et ... marié. Sans aucun souvenir des derniers événements, reclus à Wollanup, un village d'une cinquantaine d'habitants, à plus de quatre-cent kilomètres de désert de la ville la plus proche... Loin de toute trace de civilisation, marié à une nymphomane rustre doublée d'une parfaite alcoolique, coincé au beau milieu d'une communauté de primitifs illuminés (et imbibés de bière) qui semblent prêts à tout pour préserver leur communauté, Nick est irrémédiablement pris au piège...

Vous l'aurez sans doute compris, ce polar est conçu à la manière d'un huis clos. Noir, oppressant. Et tout simplement génial. Roman noir original, Piège nuptial entraîne le lecteur dans une lutte acharnée pour l'évasion et la survie dans ce qui semble bien tout proche de l'enfer sur terre. La violence latente, la vie culturelle inexistante, la chaleur suffocante, l'atmosphère pesante, la puanteur persistante : tous les ingrédients sont réunis pour confiner le lecteur dans un univers résolument malsain, un "nulle part" où le monde semble avoir réellement touché à sa fin. Bref, un roman conduit à un rythme haletant et soutenu, au service d'un solide suspense qui vous défie de poser le livre avant la fin ! Une véritable entreprise de polarisation...

Mais Comment font les femmes ? - Allison Pearson (Plon, 2002, 420 p. et J'ai Lu, 2004 - Titre original : I don't know how she does it)

Décidément, le monde du septième art trouve souvent son inspiration dans l'univers des lettres ces derniers temps ! Tant mieux pour moi en l'occurrence : je me suis plongée dans la lecture du roman d'Allison Pearson après avoir vu son adaptation cinématographique avec Sarah Jessica Parker (un film sympa soit-dit en passant, même si essentiellement destiné à un public féminin, il faut bien l'admettre !). A ma grande surprise, le film a pris quelques libertés notables par rapport au livre. Mais qu'importe ! Je suis ici pour vous parler du livre.

Kate Reddy, brillante gestionnaire de portefeuilles à la City de Londres, se démène quotidiennement pour gérer et concilier tant bien que mal les deux pans essentiels de son existence : d'un côté sa vie professionnelle, une lutte permanente pour exister dans le monde de la finance, un univers masculin redoutable et impitoyable, un travail et des responsabilités importantes qui la mobilisent énormément et la poussent à voyager régulièrement ; de l'autre, sa vie familiale, avec son mari Richard, qui lui reproche fréquemment ses absences, et leurs deux enfants, Ben, un an, et Emily, cinq ans.


Mon avis ? Découpé en chapitres courts, souvent eux-mêmes cadencés au rythme de la journée, le roman est très agréable à lire. Ce qui m'a vraiment plu, c'est que cette histoire va au-delà du portrait classique (et en vogue) de la femme polyvalente, qui fait face sur tous les fronts. A travers les questionnements et les doutes de l'héroïne, l'auteur aborde des sujets plus profonds : la place de la femme dans la société, d'hier à aujourd'hui (l'épouse, la maman, l'amie, la collègue, la voisine, etc.), les choix de la vie (eh oui, ici aussi !), le temps qui nous glisse entre les doigts (vingt-quatre heures dans une journée, c'est tout ?), le jugement des autres, la culpabilité, l'incertitude, le souci de bien faire ... Mais toujours avec humour ! J'ai vraiment a-do-ré les listes dressées par Kate (en fin de chapitre), les mails, les situations cocasses (par exemple l'épisode du supermarché !), etc. Bref, un bon moment de lecture ! Vous ne direz plus jamais "j'ai trop de choses à faire" de la même manière ... !

mardi 10 mai 2011

Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb

(Éditions Albin Michel, 1992, 200 p., Points, 1999, 181 p. et Le Livre de Poche, 2004, 222 p.)


Envie de ... résumer :

Prétextat Tach, prix Nobel de littérature, n'a plus que deux mois à vivre. Des journalistes du monde entier sollicitent des interviews de l'écrivain que sa misanthropie tient reclus depuis des années. Quatre seulement vont le rencontrer, dont il se jouera selon une dialectique où la mauvaise foi et la logique se télescopent. La cinquième lui tiendra tête, il se prendra au jeu. 

Envie de ... donner mon avis : 

Autant faire mon mea culpa tout de suite : je n'avais jamais lu de livre d'Amélie Nothomb jusqu'à aujourd'hui. Désireuse de remédier à cette lacune dans ma culture livresque, je décidai il y a quelques jours de me procurer l'un de ses romans. Je trouve toujours très intéressant et stimulant, intellectuellement parlant, de découvrir l'univers d'un auteur, surtout lorsque ce dernier est, comme en l'occurrence, un écrivain qui est déjà durablement ancré dans le monde littéraire.
Fascinée devant le nombre important de romans déjà publiés par Amélie Nothomb, je finis par me lancer dans la lecture de son tout premier roman, écrit en 1992 à l'âge de vingt-cinq ans : "Hygiène de l'assassin".

Si je devais donner un avis global, une impression d'ensemble sur ce premier roman qui m'a fait découvrir Amélie Nothomb, je dirais, pour commencer, que j'ai beaucoup aimé. Je comprends désormais les critiques littéraires qui ont toujours usé de l'adjectif "décalé" pour évoquer le style de cet écrivain. En effet, le style d'Amélie Nothomb n'a vraiment rien de banal. En cela, ce roman saura satisfaire tous ceux qui, comme moi, recherchent perpétuellement le livre "différent", original, celui qui sort de l'ordinaire, celui qu'on termine en se disant qu'on n'aurait pas lu ça n'importe où.

A l'origine du roman, un point de départ simple : l'écrivain Prix Nobel de littérature Prétextat Tach, quatre-vingt-trois ans, est sur le point de mourir d'un cancer des cartilages ("syndrome d'Elzenveiverplatz", fruit de l'imagination d'Amélie Nothomb !). Suite à l'annonce de la nouvelle de son décès imminent, des journalistes affluent pour interviewer l'écrivain. L'histoire aurait pu être on-ne-peut-plus plate et commune ... Seulement voilà, Prétextat Tach est bien loin d'être un gentil petit vieillard agonisant, disposé à se confier généreusement aux journalistes zélés qui vont venir l'interroger. Non. 

Vieillard infect, obèse, misogyne et misanthrope, Tach se décrit lui-même tantôt comme un "tas de saindoux", tantôt comme un "génie" ou un "titan exilé". Imbu de sa personne et convaincu de son talent ("un vrai, un pur, un grand, un génial écrivain comme moi"), le vieil homme va jusqu'à comparer sa vie au sacrifice du Christ : "Crever d'une crucifixion, banale comme la pluie à l'époque, ou d'un syndrome rarissime, vous trouvez que ça revient au même ?"
Celui qui n'a aucun scrupule à traiter Madame de Lafayette de "midinette", arrache même les pages superflues de "La Princesse de Clêves" ! Ne tarissant pas d'éloges sur son œuvre à lui, l'écrivain se félicite même que ses livres ne soient pas lus, parce qu'il estime que personne ne peut les comprendre ! Par leur regard trivial, les lecteurs saliraient les "beautés" nées de sa plume : "Au fond, les gens ne lisent pas ; ou, s'ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou s'ils comprennent, ils oublient ".  Amélie Nothomb use jusqu'au bout du registre cynique et jette ainsi un regard noir sur l'écriture ("nocive") et la lecture ...

Alternant entre "perles" et "cochonneries", détestable et répugnant, le vieillard va pousser les journalistes dans leurs derniers retranchements, en jouant habilement des cartes du dégoût et de l'écœurement qu'il est bien conscient d'inspirer : qu'il s'agisse des tripes rissolées à la graisse d'oie qu'il prend au petit déjeuner, de ses comparaisons douteuses ou de ses opinions racistes ou misogynes tout bonnement scandaleuses, Prétextat Tach désarme les journalistes qui l'interrogent les uns après les autres. Tous y laisseront des plumes ... Tous, sauf une. Une journaliste qui s'est jurée de l'affronter jusqu'au bout.
Sacré défi, me direz-vous, pour cette jeune femme, que de vouloir tenir tête à un vieillard abject et cruel pour qui les femmes sont toutes des "boudins", des "esclaves laides, bêtes, méchantes et sans charme". Rien que ça !
Après avoir injurié son interlocutrice ("petite femelle prétentieuse"), celui qui qualifie les seins de "protubérances femelles" (charmant encore !) se voit sommé d'expliquer sa "ménopause littéraire", à l'âge de cinquante-neuf ans, vingt-quatre ans plus tôt. En effet, la journaliste aimerait connaître les raisons qui ont poussé l'écrivain à laisser son dernier roman inachevé. 


Commence alors entre les deux personnages une joute verbale sans merci, où déstabilisation, supplice intellectuel et manipulation se juxtaposent sans relâche. C'est d'ailleurs pour exprimer avec suffisamment d'intensité cet échange insolite, sordide et malsain, que le roman est presque entièrement rédigé sous forme de dialogues. En effet, seul le dialogue était à même de nous faire ressentir toute la tension et tout le malaise qui vont naître progressivement du face-à-face hargneux entre les deux personnages. Face à un Prétextat Tach déroutant, désarmant et exaspérant, entraînée dans un jeu de pouvoir pervers, la journaliste va devoir manifester un sang-froid à toute épreuve pour obtenir de l'écrivain qu'il accepte de faire la lumière sur son passé. Un passé trouble, entre obsession de la pureté et exaltation de la jeunesse ... 

Je ne peux que vous recommander la lecture de ce roman, que vous soyez déjà habitué(e)s au style d'Amélie Nothomb ou non. Sa griffe singulière nous offre ici un roman aussi sombre que dérangeant, au dénouement inattendu et pétrifiant, qui ne peut laisser indifférent.
Sous des allures d'interview ordinaire, l'échange se transforme en une véritable plongée dans l'enfance et la vie de Prétextat Tach, plongée ponctuée de révélations pourtant inexprimables, dont la journaliste et l'écrivain lui-même ne ressortiront pas indemnes ...

"Hygiène de l'assassin" a été adapté au théâtre (1998 et 2008) et à l'opéra (1995)  mais aussi au cinéma, par François Ruggieri en 1999, avec Jean Yanne et Barbara Schulz dans les deux rôles principaux. Pour ce qui est du film, je n'ai pas encore pu me le procurer, mais il semblerait que Prétextat Tach y apparaisse moins écœurant que dans le livre.
En 1993,  "Hygiène de l'assassin" a valu à Amélie Nothomb les Prix René Fallet et Alain-Fournier. Pourtant, son manuscrit avait d'abord été refusé par Philippe Sollers chez Gallimard, avant d'être retenu par Albin Michel qui deviendra sa maison d'édition attitrée.
 

Envie ... d'un extrait :

" Ce type est un cas, racontait la dernière victime. Allez comprendre ! On ne sait jamais comment il réagira. Parfois, on a l'impression qu'il peut tout entendre, que rien ne le vexe et même qu'il prend plaisir aux petites nuances impertinentes de certaines questions. Et puis soudain, sans crier gare, le voilà qui explose pour des détails dérisoires ou qui nous jette à la porte si nous avons le malheur de lui faire une remarque infime et légitime. "

_ " (...) Je n'aime pas voir les gens. Si je vis seul, ce n'est pas tant par amour de la solitude que par haine du genre humain. Vous pourrez écrire dans votre canard que je suis un sale misanthrope.
_ Pourquoi êtes-vous misanthrope ? (...)
_ Il y a mille raisons pour détester les gens. La plus importante, pour moi, c'est leur mauvaise foi qui est absolument indécrottable."


_ " Dieu merci, la littérature est moins nocive.
_ Pas la mienne. La mienne est plus nocive que la guerre.
_ Ne seriez-vous pas en train de vous flatter ?
_ Il faut bien que je le fasse puisque je suis le seul lecteur à même de me comprendre. Oui, mes livres sont plus nocifs qu'une guerre, puisqu'ils donnent envie de crever, alors que la guerre, elle, donne envie de vivre. Après m'avoir lu, les gens devraient se suicider."

vendredi 29 avril 2011

La fille de papier - Guillaume Musso

(XO Éditions, 2010, 376 p. et Pocket, 2011, 477 p.)




Envie de ... résumer :

Tom Boyd, un écrivain célèbre en panne d'inspiration, voit surgir dans sa vie l'héroïne de ses romans.
Elle est jolie, elle est désespérée, elle va mourir s'il s'arrête d'écrire. Impossible ? Et pourtant...
Ensemble, Tom et Billie vont vivre une aventure extraordinaire où la réalité et la fiction s'entremêlent et se bousculent dans un jeu séduisant et mortel...

Envie de ... donner mon avis : 


C'est au Salon du Livre de Paris au mois de mars dernier que je me suis procuré "La fille de papier" au stand des Éditions XO, avant de le faire dédicacer par Guillaume Musso. Amatrice convaincue des livres de Musso depuis "Et après", j'avoue avoir fait l'impasse sur "Seras-tu là ?" et "Que serais-je sans toi ?". Honte à moi, ces lacunes seront, je le promets solennellement aujourd'hui, bien vite comblées. Quant aux autres romans de Musso, les ayant lus il y a quelque temps déjà, je ne pourrais vous en parler avec suffisamment d'intensité  et de précision ; je préfère donc vous donner rendez-vous dans quelques mois, lorsque je les aurai relus ...
 

Réserve faite des deux romans sur lesquels j'ai fait l'impasse, je tiens aujourd'hui à vous confier que "La fille de papier" est pour moi le meilleur roman de Guillaume Musso. J'ai lu, bien sûr, dernièrement, comme en témoignent les pages de ce blog, des livres qui m'ont plu, parfois même réellement passionnée. Mais en toute honnêteté, et sans excès de zèle, cela faisait bien longtemps qu'un livre ne m'avait autant tenue en haleine de la première à la dernière page. Ces trois jours de lecture ont été pour moi fabuleux, exceptionnels. Ce fut un moment de lecture privilégié, de ces moments que la lectrice passionnée que je suis recherche à chaque début de livre. Ici, l'engouement s'est manifesté dès les premières lignes, pour ne plus me quitter jusqu'aux derniers mots.

Avant d'entrevoir avec vous les thèmes abordés dans "La fille de papier", thèmes qui font que ce livre est juste un petit bijou romanesque, je voudrais d'abord saluer le style et la forme adoptés par Musso dans tous ses romans, à commencer par l'apposition d'une citation en en-tête à chaque chapitre. J'aime relire la citation en fin de chapitre, et à chaque fois constater la justesse du choix des citations. Ces dernières font partie intégrante du roman et, de par la diversité de leurs auteurs (écrivains, cinéastes, d'hier ou d'aujourd'hui), lui donnent une note intemporelle.
J'aime également chez Musso les "sauts" dans le temps et dans l'espace au sein du même chapitre. En quelques pages, à l'intérieur d'un même chapitre, l'écrivain nous transporte d'une heure à l'autre, d'un lieu à l'autre, avec une virtuosité et un savoir-faire authentiques.
Dans "La fille de papier", Musso agrémente son roman de styles graphiques originaux : SMS, articles de journaux, écritures manuscrites, schémas, etc. Résultat ? Une écriture qui n'en est plus prenante et captivante, une lecture encore plus agréable.

Après la forme, le fond (j'avoue, je ne fais pas dans l'originalité !). Au-delà de l'intrigue en elle-même, profondément originale et admirablement menée par la plume de Musso, "La fille de papier" traite d'une multitude de thèmes tous plus passionnants les uns que les autres :

D'abord, le travail de l'écrivain et le fameux "syndrome de la page blanche" : Tom Boyd, le héros, écrivain à succès de la Trilogie des Anges, a perdu toute envie d'écrire (et de vivre également) depuis que la belle et célèbre musicienne Aurore Valancourt l'a laissé tomber. En proie à une sévère dépression qui le contraint à vivre de somnifères et autres anxiolytiques en tout genre, le romancier ne se sent plus la force d'écrire la moindre ligne, alors que des millions de lecteurs attendent avec impatience la parution du dernier tome de sa trilogie. "Imagination tarie", "cerveau figé", "esprit verrouillé, sec comme un caillou" : lorsqu'il procède à son introspection, Tom ne manque pas d'images évocatrices pour exprimer le désert créatif qu'il traverse. 


Ce que je trouve particulièrement intéressant dans la plume de Musso, c'est son utilisation de la romance pour évoquer des questions qui sont directement liées à son travail d'écrivain : la panne créative certes, mais aussi la part que l'écrivain met de lui-même dans ses personnages, la "vie" d'un livre, ou encore la relation auteur-lecteur et lecteur-livre, par le biais du monde imaginaire que le lecteur crée lorsqu'il lit. Il donne vit au livre, il se l'approprie. Derrière l'histoire fascinante et exaltante de cet écrivain à la dérive entraîné bien malgré lui dans une aventure extraordinaire aux côtés d'un "personnage de papier", Guillaume Musso nourrit son roman de réflexions passionnantes sur l'univers créatif et l'activité de l'écrivain. Bilan ? Un effet de mise en abîme aussi troublant que poignant.

C'est aussi l'amitié que Musso aborde dans "La fille de papier", à travers la relation privilégiée qui unit Tom, Carole et Milo. Parallèlement à l'intrigue principale qui se cristallise autour de Billie, la "fille de papier", c'est avec délicatesse que Musso évoque les expériences respectives et le passé commun de ces trois personnages aussi différents qu'infiniment attachants, brisés par la vie, mais dont l'amitié a toujours été un indispensable appui.

Je garde pour la fin le côté fantastique de ce roman, qui fait tout son charme. On ne peut que saluer la singularité de l'idée de ce personnage "tombé" d'un livre inachevé (ce "foutu livre mal imprimé"), et toute la créativité déployée pour faire évoluer Tom, écrivain désenchanté ancré dans le monde réel, et Billie, jeune femme aussi déroutante que touchante, directement "tombée" d'un monde imaginaire. Une rencontre improbable, suivie d'aventures palpitantes, des États-Unis à la France, en passant par Rome ... Émotions et humour (on sourit souvent !) sont au rendez-vous et les rebondissements se succèdent tant et si bien que le livre nous "kidnappe" pour ne plus nous lâcher avant le dénouement, aussi inattendu que surprenant.

Je pourrais encore vous parler de "La fille de papier" un bon moment. Mais au risque de trop en dévoiler, je m'arrête ici. Si vous désirez savoir pourquoi "la vie ne tient plus qu'à un livre", je ne peux que vivement vous recommander la lecture de ce roman, que vous connaissiez déjà Musso ou que vous découvriez son univers. Une formidable originalité pour un magnifique roman à mi-chemin entre fiction et réalité ...


Envie ... d'un extrait : 

"_ (...) si vous étiez un personnage de roman, vous ne pourriez pas être là.
_ Si ! (...) Parce que je suis tombée.
_ Tombée d'où ?
_ Tombée d'un livre. Tombée de votre histoire, quoi !"

" _ Vous voulez vous débarrasser de moi ? Eh bien, remettez-vous au travail. Plus vite vous aurez terminé votre roman, plus vite je retournerai dans le monde de la fiction !
Satisfaite de sa repartie, elle croisa les bras et attendit une réaction qui ne vint pas.
_ Écoutez, reprit-elle avec entrain, je vous propose un marché : on part au Mexique, je vous aide à récupérer Aurore et, en échange, vous écrivez le troisième tome de votre trilogie parce que c'est le seul moyen de me renvoyer d'où je viens."
" Le blocage de l'écrivain, le syndrome de la page blanche ... Jamais je n'avais pensé que cela pourrait un jour m'affecter. Pour moi, la panne d'inspiration était réservée aux intellos qui prenaient la pose en se regardant écrire, pas à un accro de la fiction comme moi qui inventait des histoires dans sa tête depuis qu'il avait dix ans."

mercredi 23 mars 2011

Le Voisin - Tatiana De Rosnay

(Éditions Héloïse d’Ormesson, 2010, 235 p. et Livre de Poche, 2011, 286 p.)

 
Envie de … résumer :

Une banale histoire de voisinage ?

Un mari souvent absent. Un métier qui ne l'épanouit guère. Un quotidien banal. Colombe Barou est une femme sans histoires. Comment imaginer ce qui l'attend dans le charmant appartement où elle vient d'emménager ? À l'étage supérieur, un inconnu lui a déclaré la guerre. Seule l'épaisseur d'un plancher la sépare désormais de son pire ennemi... Quel prix est-elle prête à payer pour retrouver sommeil et sérénité ?

Envie de … donner mon avis :

Le hasard du calendrier fait parfois bien les choses … Je terminai Le Voisin la veille de ma visite au Salon du Livre de Paris Edition 2011, au cours duquel je rencontrai Tatiana De Rosnay (et lui fis dédicacer mon exemplaire du Voisin, bien évidemment … !).
Je garde de Tatiana l’image d’une femme souriante et accessible, disposée sans hésitation aucune à prendre la pose aux côtés de ses lecteurs, et surtout, une femme non dénuée d’humour.

Mais focalisons-nous maintenant sur Le Voisin. Pour commencer, j’ai été tout particulièrement touchée par le portrait de cette femme sobre et ordinaire, pour ne pas dire fade à première vue, dont le métier lui-même reflète la personnalité : bien qu’elle rêve d’écrire un jour son propre livre (projet dans lequel elle ne parvient pas à se lancer), Colombe « écrit des livres qui ne porteront jamais son nom sur la jaquette ». « Nègre » dans une maison d’édition, Colombe vit dans l’ombre, non seulement à son travail, mais tout autant à la maison : dans l’ombre de sa sœur, qu’on écoute et qu’on respecte ; dans l’ombre de son mari qui, absent régulièrement du foyer, ne mesure pas la dévotion sans limite de sa femme au bien-être de ses enfants et de lui-même.

Ce décor planté, Tatiana De Rosnay nous décrit l’enfer de cette femme confronté au comportement énigmatique (non, je n’en dirai pas plus !) de son voisin du dessus, ennemi intime dont elle ne connaît que le nom.

La tension est palpable, et le malaise bien réel : taxée de « bobonne à l’imagination débordante », Colombe se bat pour prouver (et peut-être aussi SE prouver ?) qu’elle n’est pas folle. C’est là justement ce qui m’a empêché de poser le livre avant la fin : est-elle folle ? Décortiquant avec précaution le ressenti physique et psychique du personnage, l’auteure explore abondamment les ressorts de l’analyse psychologique, brouille les pistes et nous fait perdre pied. Mais c’est tellement bon !

Au fil d’un récit sombre et envoûtant, d’une l’intensité remarquable, Tatiana De Rosnay mêle habilement le registre du roman à celui du thriller. Le Voisin (le livre et le personnage !) a joué avec mes nerfs, et j’ai adoré ça …