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lundi 27 mai 2013

Lectures-coups de cœur de ces derniers mois !




Absente sur mon blog ces derniers mois, je n'ai pas pour autant réduit mes lectures (mais investi dans de nouvelles étagères, si... !). Il y a donc de nombreux livres que j'aimerais vous faire partager, mais que je n'ai pas lu assez récemment pour vous en faire une chronique suffisamment détaillée. En effet, comme vous l'aurez sûrement remarqué, je me suis proposé dès le départ de ne publier que des articles relativement développés. 
Je trouvais tellement frustrant de devoir faire l'impasse sur ces livres, que j'ai décidé de les évoquer au travers d'un article "Lectures-coups de cœur de ces derniers mois". C'est parti ! 

Le Grand Prix (si je devais en décerner un) reviendrait sans conteste à Carlos Ruiz Zafón dont j'ai lu une partie de la bibliographie au cours de l'année passée. 
D'abord les premier et deuxième romans du cycle du Cimetière des Livres Oubliés : L'Ombre du Vent (2004) et Le Jeu de l'ange (2009). Puits de magnifiques citations, notamment sur l'amour, la littérature, la vie, et les liens qui les unissent, ces romans ne sont que pure poésie. A noter avec quelle virtuosité Carlos Ruiz Zafón nous entraîne dans une Barcelone tour à tour réaliste et fantastique (à l'image des romans), faisant de la ville un personnage à part entière. Ces deux romans m'ont littéralement transportée, de ces livres qui vous envoûtent à un point tel que vous ne pourrez assurément jamais les oublier. Je prévois de lire bientôt le troisième volet, Le Prisonnier du Ciel (2012), qui fera probablement l'objet d'une chronique sur le blog. 
Les lecteurs familiers de Zafón et de son style ne manqueront pas de découvrir également, hors trilogie des Livres oubliés, Le Prince de la Brume (2011), premier roman publié par l'auteur en 1992 mais traduit seulement en 2011 en français, avec déjà cette subtile alternance de policier, romantique et fantastique, que l'on retrouve aussi dans Marina (2011), plus sombre, mais tout aussi magnifique. S'il est un auteur qui nous fait aimer le monde des livres, c'est bien Carlos Ruiz Zafón.

Une suite réussie et à la hauteur du premier volet devenu un véritable best-seller (Le Mec de la tombe d'à côté, chronique par ici) : c'est ainsi que je qualifierais Le Caveau de famille (2011), de la suédoise Katarina Mazetti. Désirée, la bibliothécaire citadine, et Benny, l'agriculteur, s'étaient donné trois essais pour avoir un enfant. Si ça ne marchait pas, c'était terminé pour toujours. Sinon... et bien sinon, ça donne cette suite tout aussi drôle et touchante que le premier opus, bébé à gérer en prime ! Leurs différences sont toujours aussi inévitables que leurs sentiments inexplicables... Mais ils vont tenter de dépasser ce qui les sépare pour se consacrer à ce qui désormais les unit. 

Si vous aimez l'humour décalé, alors vous apprécierez les aventures du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (2011) de Jonas Jonasson. Décidément, la littérature suédoise est à l'honneur ici ! Tout commence lorsqu'Allan Carlson s'enfuit de sa maison de retraite le jour de son centième anniversaire. S'engage alors une folle épopée ponctuée de flashbacks qui retracent la vie hors du commun (et encore, le mot est faible...) de ce héros culotté, de sa naissance jusqu'au temps de la narration. Humour loufoque, quiproquos à la pelle et situations cocasses, péripéties à la limite du vraisemblable, galerie de personnages farfelus, fantaisies historiques inattendues : tout en revisitant à sa manière des moments-clés de l'Histoire du vingtième siècle, ce road-movie déjanté vous fera passer un excellent moment !

En parlant de road-movie déjanté, avez-vous lu La Vie très privée de Mr Sim (2011) de Jonathan Coe ? Maxwell Sim est un loser de quarante-huit ans, délaissé par sa femme et par sa fille, "voué à l'échec dès sa naissance" (nous dit la quatrième de couverture), qui se voit proposer une mission inattendue, en tant que représentant de brosses à dents high-tech. Guidé par un GPS dont il va immédiatement tomber amoureux, son voyage à travers l'Angleterre et les paysages de son enfance va être l'occasion pour lui de redécouvrir son passé, entre malentendus, regrets, ambiguïtés et occasions manquées. 
Récit original où l'humour (parfois noir, mais devrais-je simplement dire "britannique" ?) côtoie la reconstitution progressive, façon puzzle, d'un passé aux nombreux épisodes inexpliqués, ce roman surprenant nous livre le portrait touchant d'un homme catalogué perdant.

Je terminerai cette chronique tout en légèreté, avec une comédie qui se distingue vraiment par son originalité : Sors de ce corps, William ! (2010) de David Safier, romancier allemand à succès, également connu pour son Maudit Karma (2008). En proie à un chagrin d'amour et prête à tout pour reconquérir l'homme de sa vie, Rosa s'en remet au magicien Prospero, soi-disant spécialiste des voyages dans le temps. Elle se réveille alors au seizième siècle, dans la peau de William Shakespeare ! Et le magicien est formel : elle ne pourra retrouver son époque qu'une fois qu'elle aura découvert ce qu'est le véritable amour... L'auteur s'est amusé à alterner les narrateurs, menant son récit tantôt du point de vue d'une jeune femme du vingt-et-unième siècle, tantôt de celui du dramaturge anglais : jubilatoire ! De situations burlesques en quiproquos savoureux, sur fond de choc des cultures et des époques, un roman décidément très divertissant !


mercredi 9 novembre 2011

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

(Éditions Nil, 2009, 390 p. et Éditions 10/18, Coll. Domaine étranger, 2011, 410 p.)

Envie de ... résumer : 

(titre original : The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society)

Janvier 1946. Tandis que Londres se relève douloureusement des drames de la Seconde Guerre mondiale, Juliet Ashton, jeune écrivain, compte ses admirateurs par milliers. Parmi eux, un certain Dawsey, habitant de l'île de Guernesey, qui évoque au hasard de son courrier l'existence d'un club de lecture au nom étrange : "Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" … Passionnée par le destin de cette île coupée du monde, Juliet entame une correspondance intime avec les membres de cette communauté. Et découvre les moyens fantaisistes grâce auxquels ces amis bibliophiles ont résisté à l'invasion et à la tragédie. Jusqu'au jour où, à son tour, elle se rend à Guernesey. Pour Juliet, la page d'un nouveau roman vient de s'ouvrir, peut-être aussi celle d'une nouvelle vie…

Envie de ... donner mon avis : 

Après plusieurs semaines d'absence, c'est avec un grand plaisir et un réel coup de cœur que je reviens aujourd'hui (enfin !) alimenter les pages de ce blog. Il y avait déjà quelque temps que Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates était dans ma pile à lire, mais comme toujours, c'était plus par manque de temps que par volonté délibérée. En effet, j'en avais reçu d'excellents échos depuis sa parution en France en 2009. Je m'apprête donc aujourd'hui à conforter ces échos et à tenter de vous persuader (si ce n'est déjà fait) de lire "le Cercle" de toute urgence ! Cependant, je fais le choix de ne rien révéler des éléments clés de l'intrigue !

Un roman épistolaire ...

Pour commencer, je voudrais saluer le choix du genre épistolaire (récit composé de la correspondance, fictive ou non, entre un ou plusieurs personnages), peu usité dans la littérature contemporaine, du moins pas dans l'intégralité d'un ouvrage. Certes, je conçois que cette présentation puisse en dérouter quelques-uns, car elle implique une lecture attentive et régulière, surtout quand, comme c'est le cas en l'occurrence, la galerie de correspondants (et donc de personnages) est assez fournie. Cependant, il me semble que même le lecteur le plus sceptique saura, après quelques pages de mise en route, se laisser convaincre par l'originalité et le charme de ce genre littéraire. D'ailleurs, certains chefs d’œuvre intemporels sont construits suivant cette forme ; je pense notamment aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.
Ici donc, c'est en même temps que l'héroïne que l'on se plonge avec délectation dans la lecture de ces lettres toutes plus captivantes les unes que les autres. Et captivantes, ces lettres le sont d'autant plus qu'elles sont écrites simplement. Le ton est "vrai", authentique (comme les personnages d'ailleurs, mais je vous en reparlerai plus loin), sans prétention, sans fioriture. Au final, le livre se lit très facilement, les récits relatés au fil des lettres le sont dans un style très fluide, spontané. C'est ce qui m'amène à vous parler des personnages.

Des personnages atypiques ...

Commençons par l'héroïne, Juliet Ashton. Juliet écrivait une chronique hebdomadaire pour le Spectator durant la guerre ; par la suite, les Éditions Stephen & Stark ont réuni tous ses articles dans un ouvrage qu'ils ont publié sous le titre d'Izzy Bickerstaff s'en va-t-en guerre (Izzy Bickerstaff étant le nom de plume que lui avait choisi le Spectator). Au début du livre, Juliet aspire à se débarrasser d'Izzy pour se consacrer à l'écriture d'un roman plus personnel, dont elle ignore encore le thème : " je souhaiterais écrire un livre mais j'ai du mal à trouver un sujet avec lequel je puisse cohabiter joyeusement pendant plusieurs années", écrit-elle. 

La première lettre qu'elle reçoit d'un certain Dawsey Adams, habitant de Guernesey, marque ainsi le point de départ de son intérêt pour l'île, ses habitants et leur vécu pendant l'Occupation. Mais si Juliet est en quête d'un sujet pour écrire son prochain roman, elle est aussi, et avant tout, en quête d'identité, en quête d'elle-même. Dans le contexte de l'après-guerre, en proie aux doutes et cherchant à apprivoiser ses émotions, la jeune femme emporte avec elle le lecteur dans une aventure tout aussi prenante que bouleversante, dont elle ressortira profondément changée à tout jamais ...

Je viens de réaliser que vous êtes peut-être en train de vous demander à quel moment je vais aborder (et expliciter, pour ceux qui n'ont pas lu le livre) l'existence de ce fameux "Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey" (pour le citer en entier !). Vous ne serez pas surpris de constater que je n'évoque rien d'autre que le délice que constitue l'histoire de la naissance du Cercle ... Les habitants de Guernesey se feront un plaisir de vous la raconter, chacun y allant de son petit détail croustillant (toujours !) : Dawsey Adams, le premier à entrer en contact avec Juliet, Eben Ramsey, Isola Pribby, confectionneuse d'élixirs "pour restaurer l'ardeur masculine", mais aussi Amelia Maugery ou Clovis Fossey (pour ne citer qu'eux).

Un bel hommage à l'amour de la lecture ... 

"Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" est un véritable hymne à l'amour des lettres. Les références sont nombreuses et diverses, passant d'Emily Brontë à Catulle. Pour tous ces personnages affaiblis et humiliés par l'Occupation allemande, la lecture est un refuge, un repère dont on ne peut les priver. Après la Guerre, la lecture panse les plaies, autant qu'elles peuvent l'être ...

"Je trouve ces personnes et leur expérience de l'occupation fascinantes et émouvantes" (Juliet) ...

Débordants de spontanéité et d'authenticité, parfois emplis d'une touchante naïveté, ces hommes et ces femmes vont livrer une partie d'eux-mêmes et de leur histoire à Juliet. Parfois fantasques, souvent drôles, toujours attachants, les personnages nous apportent au fil de leurs courriers une véritable leçon de vie, de courage et de solidarité face à l'adversité. Entre humour, révélations, drames et émotions, Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates est un formidable roman qui ne pourra vous laisser indifférent.

Envie .. d'un extrait :


"Je me demande comment cet ouvrage est arrivé à Guernesey.Peut-être les livres possèdent-ils un instinct de préservation secret qui les guide jusqu'à leur lecteur idéal. Comme il serait délicieux que ce soit le cas."

" C'est ce que j'aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l'infini, et c'est du plaisir pur."

"Je travaille l'oreille tendue vers la porte et, sitôt que j'entends le courrier tomber dans le boîte, je dévale l'escalier à toute vitesse et j'entame un autre chapitre de l'histoire, tout essouflée. Je crois que c'est ce que devaient ressentir les lecteurs rassemblés devant la porte de l'éditeur de Dickens, pour s'emparer du dernier feuilleton de David Copperfield dès sa sortie des presses."

samedi 16 avril 2011

Ne t'inquiète pas pour moi - Alice Kuipers

(Éditions Albin Michel et Albin Michel Jeunesse, 2008, 242 p. et Le Livre de Poche / Le Livre de Poche Jeunesse, 2011, 242 p.)



















Envie de ... résumer :

(Titre original :  Life on the refrigerator door)

Par le biais de Post-it sur le frigo, ce livre est constitué de la correspondance vivante, enjouée, parfois coléreuse entre une mère et sa fille adolescente de quinze ans. Des petits tracas du quotidien aux doutes et souffrances de l’adolescente, c’est un instantané de la vie. Jusqu’au jour où la mère découvre qu’elle est gravement malade…

Envie de ... donner mon avis :

Certains diront sûrement qu'il est facile de susciter l'émotion en mêlant habilement deux sujets sensibles : les relations mère-fille et la maladie. Je pense qu'ils ont tort. Le sujet en lui-même n'est peut-être pas profondément original, certes ; toutefois, c'est la façon dont Alice Kuipers a choisi de le traiter qui rend ce livre original et si bouleversant. Il y a  effectivement un paradoxe troublant à traiter d'un sujet éminemment sérieux dans un style relativement léger (par Post-it interposés). Une forme simple et dépouillée au service d'un fond dramatique : la contradiction fonctionne et l'ensemble est touchant, sans tomber dans le mélo ou l'excès de sentiments. En effet, c'est aussi un quotidien ordinaire que décrivent ces Post-it (les courses à faire, le lave-vaisselle à vider). C'est bien le contraste entre la banalité de ce quotidien et la singularité du bouleversement induit par la maladie qui donne à ce livre tout son intérêt, toute sa particularité.

Facile à lire (il a d'ailleurs été édité dans des collections jeunesse), ce livre aborde des sujets de notre temps.

Il est avant tout question des relations mère-fille, et plus particulièrement à l'adolescence, où ces relations oscillent sans cesse entre complicité et incompréhension (en témoignent les sautes d'humeur de Claire vis-à-vis de sa mère). Ici en plus, les parents de Claire sont divorcés ; la relation mère-fille prend donc encore une autre couleur.

Il est donc aussi question, comme entrevu dans le résumé, de maladie. Du côté de la maman : comment gérer la maladie, comment en parler à sa fille sans l'inquiéter, comment continuer à "assurer" (au travail, à la maison) ? Du côté de la fille, comment réagir ? Vaut-il mieux privilégier l'espoir ou la prudence ? Est-ce égoïste de vouloir continuer à vivre comme les autres adolescents ?

Naturellement, avec la maladie viennent les thèmes du courage et de l'espoir. A travers ces échanges furtifs apparaît le portrait d'une jeune fille qui aide sa mère à se battre, à y croire encore, et qui lui donne envie de vivre encore. De son côté, affaiblie par la maladie, la maman de Claire se demande si elle a été une bonne mère jusqu'à présent.

Enfin, ce livre traite bien sûr de la communication entre les êtres, ou plutôt de leur manque de communication. Preuve en est, la réaction de Claire lorsque sa mère lui parle pour la première fois de sa maladie ... sur un Post-it : " c'est incroyable que tu me dises une chose pareille sur un petit mot ! "
Au fond, cette histoire semble nous dire (c'est du moins ce que j'en retire personnellement), qu'il faut absolument communiquer avec ceux que nous aimons, et leur dire que nous les aimons, tant qu'il en est encore temps. Et finalement, le support importe peu ; en effet, Claire et sa mère semblent parfois mieux parvenir à exprimer leurs sentiments par écrit, à travers les lettres qu'elle s'écrivent et les Post-it qu'elles se laissent sur le frigo, que de vive voix. Pour Claire, qui doit mûrir subitement du fait de la maladie de sa mère, l'écrit est la voie par laquelle elle fait savoir à sa mère qu'elle l'aime et qu'elle la soutient. C'est aussi le moyen qu'elle utilise pour lui parler d'elle, de sa vie au lycée et de ses premières amours. Quant à la mère de Claire, il est peut-être plus facile pour elle d'expliquer à sa fille l'évolution de sa maladie par écrit. Bien que la parole soit un moyen d'expression plus vif, plus direct, l'écriture peut être un moyen d'expression tout aussi fort : pour preuve, l'usage des majuscules, le choix de la ponctuation, les idées oubliées et glissées dans un Post-scriptum, etc.

Avant de vous laisser partir vous procurer " Ne t'inquiète pas pour moi ", j'aimerais souligner l'originalité de la couverture du livre chez Albin Michel. Elle nous rappelle que Jeannot lapin est, tout autant que Claire et sa mère, un personnage à part entière ... A noter aussi, ma préférence pour le titre original qui, selon moi, reflète bien plus la teneur du livre que le titre de la version française. Mais ce n'est que mon avis ...

Envie ... d'un extrait :

"Parfois, on dirait que c'est plus facile de poser les questions par écrit, pour te demander comment tu vas et comment ça se passe avec le médecin, tout ça."

"Je suis rentrée et tu n'étais pas là, maman. Rien d'étonnant, de toute façon tu n'es jamais là. Et puis j'ai trouvé ton mot sur le frigo. Si tu étais ici, je te le dirais en direct mais puisque tu n'es pas là il faut bien que je l'écrive ! Michael est super. Il est drôle, intelligent, mignon, et il est là quand j'ai besoin de lui : je ne peux pas en dire autant de toi. Ni de papa. "

"Tout s'est passé si vite, ma Claire. J'ai l'impression d'avoir perdu tout contrôle, et quand je me regarde je ne sais plus qui je suis. Est-ce que c'est ça, la vie ? Excuse-moi, je ne veux pas t'accabler. Tu n'as que quinze ans."

mardi 12 avril 2011

Les coeurs fêlés - Gayle Forman

(Oh ! Éditions, 2010, 261 p. et Pocket, 2011, 222 p.)

Chers lecteurs,

Je ne me suis pas manifestée depuis un certain temps sur le blog, et je vous prie de m'en excuser. J'aurai pu passer en vitesse, rédiger un article sans saveur parce que je n'y aurai pas vraiment mis toutes mes émotions, mais ce n'est pas là la voie que je me suis proposé de suivre avec vous. J'ai donc attendu d'avoir du temps, et c'est avec un immense coup de cœur littéraire que je reprends aujourd'hui l'écriture de ces pages.

Envie de ... résumer :

(Titre original : Sisters in sanity)

N'avez-vous jamais fait ce rêve étrange et glaçant : celui où vous savez pertinemment que vous n'êtes pas folle mais où personne autour de vous ne semble du même avis ?
Pour Brit Hemphill, seize ans, ce cauchemar devient réalité le jour où son père la conduit de force à la Red Rock Academy, un centre perdu dans l'Utah qui prétend "mater" les enfants rebelles. Brit doit y suivre une thérapie pour guérir des maux qui n'existent que dans la tête de son père.
Aidée de ses amies, qui partagent le même sort qu'elle, Brit va se battre pour exister, rester libre et garder espoir dans ce centre où droits civiques et dignité semblent avoir été laissés de côté.

Envie de ... donner mon avis :

Ce roman est pour moi une réelle bonne surprise. Réelle surprise parce que je me le suis procuré par hasard, sans en avoir entendu parler auparavant, sans qu'on me l'ait recommandé, et sans qu'il figure dans ma liste à lire (liste dont je ne connais pas moi-même le contenu exact, je préfère lire au gré de mes envies) ; et bonne surprise parce que j'ai tout simplement a-do-ré !

En toile de fond, l'histoire d'une tragédie familiale : pour Brit, la vie n'est plus la même depuis que sa mère est partie après avoir sombré dans la folie. La jeune fille vit désormais avec son père, qu'elle ne reconnaît plus, sa belle-mère, qu'elle surnomme "le Monstre", et son demi-frère, Billy. Seule le groupe de musique dont elle fait partie, et le beau Jed qu'elle aime en secret, l'aident à s'évader de ce quotidien pesant et de cette vie qui lui échappe.
Désormais enfermée à Red Rock, Brit s'interroge sur les raisons de sa présence dans ce camp de redressement : la décision est-elle seulement le fait de sa belle-mère qu'elle soupçonne de vouloir la tenir à l'écart ? Y aurait-il un lien entre l'histoire de sa mère et sa présence à Red Rock ?

Commence alors pour Brit une profonde réflexion sur le destin et la fatalité : torturée par la peur de "finir" comme sa mère et révoltée à l'idée que l'on puisse arguer de la folie de sa mère pour justifier son placement dans un centre pour adolescentes déviantes, Brit va se battre pour rester elle-même, tout en s'adaptant et en se familiarisant avec les "codes" de l'institution pour s'y faire une place. Car Red Rock, "centre thérapeutique résidentiel" (!), c'est tout un programme : un fonctionnement basé sur un système de niveaux, des rétrogradations intempestives, des pseudo-catégories (les droguées, les déviantes sexuelles, les "automutilatrices", les fugueuses, etc.), une surveillance rapprochée, des correspondances contrôlées, des méthodes pseudo-thérapeutiques qui laissent à désirer (notamment la fameuse "thérapie confrontationnelle" ...), une équipe "éducative" aux qualifications douteuses, et j'en passe ...

Mais ce combat pour continuer d'exister, elle ne va pas le mener seule. Car ce roman est aussi celui d'une extraordinaire et profonde histoire d'amitié. Je parlerais même d'un hymne à l'amitié.
Entre Virginia, alias "V", qui connaît toutes les astuces pour contourner le règlement de Red Rock, Martha, "l'ex-mince qui a eu le culot de grossir", Cassie, qui aime un peu trop les filles, Babe, qui aime un peu trop les garçons, et Brit, un lien extrêmement fort va se nouer : incomprises et embarquées dans la même galère, elles vont créer " l'Ultra-sélect, l'Ultra-branché Club Fermé des Fêlées ". De réunions nocturnes secrètes en petits mots subtilement échangés, elles vont tout partager : leurs interrogations sur les raisons de leur présence à Red Rock, leur révolte et leur dégoût face aux méthodes utilisées, leur histoire, leurs joies, leurs peines ... Ensemble, les "Sœurs contre tous" vont affronter les déceptions, les humiliations, la souffrance physique et morale, les rétrogradations, etc.
Au cœur de cet enfer qu'elles ne comprennent pas et qu'elles aimeraient pouvoir dénoncer, ces amies se raccrochent les unes aux autres pour ne pas oublier qui elles sont vraiment. C'est là ce qui m'a énormément touché dans ce roman : au-delà de leurs différences, ces jeunes filles vont se serrer les coudes et faire preuve d'une incroyable solidarité à toute épreuve. C'est une magnifique leçon de vie, la théorie des dominos à l'envers : au lieu de se faire tomber les unes les autres, ces sœurs de cœur vont se redresser, s'aider à se relever et lutter pour exister ... encore. Malgré tout.

Bien que l'auteur précise, dans une note en fin de livre, que des camps de redressement semblables à la Red Rock Academy existent, "sans être toutefois aussi durs", il est impossible de ne pas être un minimum sensible au calvaire que vivent ces jeunes filles. Même si certaines caractéristiques de ces institutions où l'on traite les jeunes "à la dure" ont pu être grossies (je l'espère sincèrement et c'est ce que semble nous dire l'auteur à la fin), ce roman n'en reste pas moins brillamment écrit. Brillamment, mais aussi simplement.
Ce groupe d'amies est tout aussi émouvant, vrai et attachant que l'équipe éducative est écœurante et déplaisante (des personnages sadiques, des "monstres déguisés en gens ordinaires").
Deux valeurs fortes, l'Amitié et l'Injustice, pour un roman qui ne peut laisser indifférent. On le referme physiquement, mais il reste ouvert, au moins pour quelque temps.

Bref, n'attendez-plus, procurez vous "Les cœurs fêlés" et venez m'en parler !

Envie ... d'un extrait :

" C'en était donc fini des Sœurs contre Tous, du moins vis-à-vis de l'extérieur. Nous allions devoir faire profil bas et garder notre amitié plus secrète que jamais. C'était lamentable. Quel était cet endroit où, au nom de la thérapie, on décidait de vous priver d'amitié et du moindre moment agréable, et où l'on préférait vous voir solitaire, triste et misérable ? "

" Qu'avions-nous donc fait, les unes et les autres, pour mériter d'être ici ? Cassie aimait trop les filles. Babe aimait trop les garçons. Et moi ? Était-ce parce que je ressemblais trop à ma mère ? Parce que je faisais peur à mon père ? "

" C'est la seule solution, Brit, avancer pas à pas. Et quand on s'obstine à mettre un pied devant l'autre, on finit toujours par arriver quelque part."

 

vendredi 1 avril 2011

Le mec de la tombe d'à côté - Katarina Mazetti

(Gaïa Editions, 2006, 235 p. et Editions Actes Sud, Collection Babel, 2009, 253 p.)


Envie de … résumer :

Désirée se rend régulièrement sur la tombe de son mari, qui a eu le mauvais goût de mourir trop jeune. Bibliothécaire et citadine, elle vit dans un appartement tout blanc, très tendance, rempli de livres. Au cimetière, elle croise souvent le mec de la tombe d'à côté, dont l'apparence l'agace autant que le tape-à-l'œil de la stèle qu'il fleurit assidûment.

Depuis le décès de sa mère, Benny vit seul à la ferme familiale avec ses vingt-quatre vaches laitières. Il s'en sort comme il peut, avec son bon sens paysan et une sacrée dose d'autodérision. Chaque fois qu'il la rencontre, il est exaspéré par sa voisine de cimetière, son bonnet de feutre et son petit carnet de poésie. Un jour pourtant, un sourire éclate simultanément sur leurs lèvres et ils en restent tous deux éblouis... C'est le début d'une passion dévorante.

Envie de … donner mon avis :

Délicieux ! Une agréable découverte ! Un véritable coup de cœur !

Ce roman est celui d’une histoire d’amour pas comme les autres. Et c’est précisément son côté insolite et décalé qui fait toute sa valeur et son succès.
Loin des histoires d’amour que je qualifierais d’« ordinaires », parfois convenues ou largement prévisibles, Le mec de la tombe d’à côté décrit l’histoire d’un homme et d’une femme dont le seul point commun est de se rendre régulièrement au cimetière sur la tombe d’un être cher ! Maigre point de départ, me direz-vous … En effet, tout les sépare :

Leur cadre de vie : Elle habite en ville, dans un appartement design et aseptisé ; Lui vit dans la ferme familiale, à 40 kilomètres de la ville, dans l’odeur de l’étable et du compost, au milieu des broderies au point de croix et des « chiures de mouche ».

Leurs centres d’intérêts : Elle, « femme de Carrière avec Centres d’intérêts Culturels » aime la lecture, le cinéma, l’opéra ; Lui accumule les vieux numéros du Pays, s’endort à l’opéra, boude devant La leçon de piano mais s’enthousiasme devant Police Academy ou Sport Info.

Leur style vestimentaire : Elle est adepte des couleurs pâles et du pur coton ; Lui, plutôt genre « plouc », achète ses bleus de travail par correspondance (ou lorgne sur les chemises criardes fantaisie …).

Ce qu’ils attendent du sexe opposé : Elle, veuve sans enfants, habituée des produits surgelés, écoute inlassablement son horloge biologique tourner et rêve de vacances d’été ; Lui, amateur de boulettes de viande maison et de bœuf en salaison, attend d’une femme qu’elle soit, à l’image de sa défunte mère, une « troisième main » pour son conjoint : elle doit non seulement pouvoir gérer l’entretien de la maison et la cuisine, mais aussi pouvoir prêter main forte aux travaux de la ferme ! Alors les enfants …

Et pourtant, sans vraiment savoir pourquoi, ils ont besoin l’un de l’autre.

Leur entente sexuelle est leur principal point de convergence. Cette attirance physique qu’ils ressentent mutuellement est pourtant inexplicable, pour lui comme pour elle : lui, jeune paysan fantasmant plutôt sur des femmes maquillées, bien en chair, que l’on remarque, s’étonne de son désir pour cette « Crevette » pâlotte et maigrichonne ! Elle, en citadine raffinée, s’étonne de la sensation de bien-être qu’elle ressent aux côtés de cet homme en salopette qui sent le fumier, et dont les seules interlocutrices sont ses vingt-quatre vaches, la véto et l’inséminatrice !

Autant d’éléments qui laissent entrevoir la fragilité de leur relation, fragilité qu’ils tentent d’enrayer grâce à l’humour et à l’autodérision dont ils savent faire preuve. Cependant, jusqu’où peuvent-ils contourner leurs différences ? Quels pas, quels efforts sont-ils prêts à fournir pour assurer un avenir à leur relation ? Sont-ils prêts à s’ouvrir sur l’univers de l’autre, et à ouvrir leur propre univers à l’autre ? Chacun sur leur étoile, arriveront-ils à communiquer ?

Sur fond de choc des cultures, ce roman est extrêmement prenant, tout simplement émouvant. Les personnages sont attachants, l’écriture est simple, sans prétention. J’ai beaucoup aimé la façon dont le récit est mené. Le changement de narrateur à chaque chapitre permet au lecteur de connaître le point de vue de Désirée puis celui de Benny sur les mêmes événements, et c’est ce qui rend le roman si captivant, si vivant.

De l’humour, des clins d’œil suédois, de vraies émotions, un réel franc-parler. Tels sont les ingrédients de ce roman que je vous recommande vivement !

Envie … d’un extrait :

« J’ai un bac plus pas mal d’années, a-t-elle dit soudain. Et en général, je donne la bonne réponse sans tricher aux questions de Dagens Nyheter. Mais je n’ai jamais soupçonné qu’il puisse exister des remorques autochargeuses ni des protège-pis pour vaches ».

« On va aussi bien ensemble que la merde et les pantalons verts, comme disait mon grand-père. Et je ne veux pas que ça s’arrête. A chaque jour suffit sa peine, je n’aurai qu’à apprendre à faire avec ».

Envie … d’en savoir plus :

Ce roman a été adapté au cinéma en 2002 par le réalisateur suédois Kjell Sundvall avec Elisabet Carlsson et Michael Nyqvist dans les deux rôles principaux.
En 2009, il est adapté en France au théâtre par Alain Ganas dans une mise en scène de Panchika Velez avec Anne Loiret et Vincent Winterhalter dans les rôles principaux joués au théâtre du Petit-Saint-Martin, reprise en 2010 avec Sophie Broustal et Marc Fayet dans les deux rôles principaux au Théâtre de la Renaissance puis en tournée en France.